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Dans la seconde moitié du XIXème siècle, le succès de Guignol, loin de se démentir, ne cesse de croître. De nouveaux théâtres voient le jour, les spectacles se multiplient et le nombre de manipulateurs augmente.

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Âge d’or et censure

De 1840 à 1880, le théâtre de Guignol connaît son âge d’or. L’amélioration des moyens de transport au cours du siècle favorisant l’essor de la marionnette et des tournées en dehors de Lyon, on trouve à la fin du XIXème siècle des spectacles de Guignol un peu partout en France. Pourtant, le spectacle n’est plus le même qu’aux temps des cafés-théâtres : le personnage a perdu de sa superbe et le public populaire s’en est détourné. La censure exercée par les autorités du Second Empire en est la principale raison.

En effet, au début des années 1850, l’administration craint l’influence que Guignol, à la fois vecteur d’information et critique, peut avoir sur les classes populaires qui viennent le voir toujours plus nombreuses en ces temps troubles. La préfecture du Rhône publie donc, le 5 novembre 1852, un arrêté sur « la police des crêches, Guignols, petits théâtres », lequel stipule, entre autres choses, que les théâtres « ne pourront continuer à donner des représentations qu’après en avoir obtenu l’autorisation de la préfecture ». De ce fait, les manipulateurs se retrouvent contraints de soumettre leurs textes aux autorités et donc à les coucher sur papier, chose qu’ils ne faisaient pas jusqu’ici. Des policiers sont placés à l’intérieur des cafés dans le seul but de surveiller les représentations.

L’administration contrôle les théâtres existants mais régule également l’ouverture des nouveaux, puisqu’une autorisation officielle est désormais nécessaire pour ouvrir un théâtre de Guignol. Autorisation qui est refusée, la plupart du temps, au propriétaire pour des motifs fallacieux (opinions politiques déplaisantes, mauvaise réputation dans le quartier, clientèle jugée mal famée…)

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L’évolution du théâtre de Guignol

Le zèle dont font preuve les autorités va progressivement transformer le spectacle de Guignol.  C’est également à cette époque que le magistrat lyonnais Jean-Baptiste Onofrio, qui va voir les spectacles de Guignol en cachette de peur que cela n’entache sa réputation, retranscrit, en édulcorant parfois, les textes des spectacles. Cette version littéraire des pièces, publiée en 1865 et 1870, permet de poser sur papier les éléments d’un répertoire classique joué  au moins depuis les années 1850 (avec notamment des pièces comme Le pot de confiture, Le déménagement, ou Les couverts volés) facilitant la conservation et la transmission des œuvres à un large public.

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Même si les recueils d’Onofrio contribuent  à présenter une image plus consensuelle de Guignol, ce changement s’avère, paradoxalement, salutaire pour la survie du personnage. En effet, la presse étant en plein essor et l’alphabétisation en hausse, le rôle de Guignol en tant que relais de l’information perd peu à peu de son impact au fil des ans. L’époque change et le public aussi. La classe populaire commence à délaisser les bancs des théâtres de Guignol tandis que la bourgeoisie lyonnaise, comprenant l’impact que peut avoir pour le rayonnement de la ville un Guignol défini comme produit culturel lyonnais, commence à se réapproprier le personnage et son histoire, l’éloignant encore un peu plus de ses racines. Le personnage s’adoucit. Il ne critique plus. Le fil de l’épée s’est émoussé.  La mode est aux parodies des grandes pièces de théâtre de l’époque, permettant ainsi leur accès à un public plus modeste. Le personnage devient un symbole que l’on retrouve décliné sur toutes sortes de supports (assiettes, cartes postales, journaux, publicités…)

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En 1908, la commémoration du centenaire de Guignol redonne un coup de fouet à la popularité du personnage. Il s’ancre définitivement dans la culture française, devenant un nom commun synonyme de pitreries et l’archétype même du spectacle de marionnettes pour enfants. En 1912, un monument à la gloire de Laurent Mourguet est inauguré à Lyon, place du Doyenné.  L’année suivante, la Société des Amis de Guignol, dont le but est la conservation et la promotion des traditions et de l’esprit du théâtre de Guignol, voit le jour, renforçant encore un peu plus la valeur historique de la marionnette.

Quelques années plus tard, en 1950, la mairie de Lyon inaugure le musée international de la marionnette dans lequel se trouvent les marionnettes originelles de Laurent Mourguet, offertes par ses héritiers. Guignol rentre au musée. Ce fort ancrage de Guignol dans le patrimoine de la ville de Lyon assure une base solide au personnage.  Le travail des héritiers de Mourguet au fil des siècles, effectué dans le but de transmettre et perpétuer la tradition de génération en génération, est également remarquable : il offre au personnage une longévité et une vivacité exceptionnelle pour une marionnette d’origine régionale, lui évitant ainsi de tomber dans une exploitation purement mercantile et dans l’oubli.

Aujourd’hui, Guignol est un référent solide et actif du patrimoine culturel français dont l’héritage se perçoit encore dans notre époque. Ainsi, quand en 1988 Canal + lance son émission de marionnettes portant un regard satirique sur l’actualité qu’elle nomme les Guignols de l’Info, le choix du nom est tout sauf anodin : il illustre à la fois la présence du personnage dans l’imagerie collective et perpétue, de manière plus inconsciente peut-être à travers le principe de l’émission, l’héritage du Guignol de 1808. La preuve de l’intemporalité de son esprit.